Test - Aviary Attorney, jeu d'enquête au tribunal des animaux

 Nival
Rédigé par Nival
Publié le 28/09/2016

Modestement financé à hauteur de 19.000 £ sur Kickstarter en janvier 2015, Aviary Attorney du studio Sketchy Logic Games est un projet qui a basé sa communication sur la participation à son développement d'anciennes célébrités sur le retour. Pour autant les stars en question sont autrement plus intemporelles qu'un Koji Igarashi ou un John Romero. Jugez plutôt, puisqu'on retrouve en lead artist le lithographe Jean-Jacques "J.J." Grandville, et à la composition l'illustre Camille Saint-Saëns, tous deux sortis de leur 19ème siècle pour justement mettre en image et en musique cette période historique de notre bonne vieille France, sous un angle qui leur est cher, celui des animaux. Cela le long d'une aventure revendiquée (jusque dans son titre) comme inspirée de la série des Ace Attorney. La démarche est pour le moins originale, mais le ramage est-il à la hauteur de ce scintillant plumage ?

Le juge est une grue

Le concept est un peu à mi-chemin entre le bricolage à bas coût et l'idée de génie : utiliser des gravures et musiques d'époque pour illustrer un jeu d'époque. L'intérêt est évident d'un point de vu technique : on s'assure le talent d'artistes prestigieux sans avoir besoin de dépenser trop de temps et d'argent (de fait, ces œuvres pré-existent au développement du jeu et sont libres de droit). Les limites se font aussi assez évidentes : il va falloir soigneusement trier son matériau pour offrir une cohérence d'ensemble, et composer avec des éléments qui n'ont absolument pas été pensées pour le jeu.

Les visuels à disposition sont irrévocablement statiques et monochromes. Pourtant, il faut reconnaitre que le studio s'en sort très bien car, piochant dans le riche bestiaire du caricaturiste français, qui s'est fait une spécialité de croquer les personnages de son temps sous les traits d'animaux les plus divers, il arrive à constituer sans peine une galerie de personnages hauts en couleurs, dont les représentations tombent toujours à point.

Les décors (probablement d'horizons plus divers) se renouvellent aussi sans cesse au gré des nombreux lieux visités, et il est surprenant de voir comment les animations très minimalistes peuvent apporter autant de vie à tout ce beau monde, aidé il est vrai par des dialogues souvent truculents, et des effets de zoom et de travelling qui dynamisent la mise en scène quand c'est nécessaire.

Le résultat est donc extrêmement plaisant. Et ce qui, à un instant donné, a forcément constitué avant tout une facilité de réalisation, s'avère exploité avec brio, pour au final imposer un univers à la patte unique et diablement immersif. La musique n'est évidemment pas en reste, Camille Saint-Saëns oblige, avec un Carnaval des Animaux forcément dans le ton !

L'épervier, juge et flic

Niveau gameplay, Aviary Attorney nous met dans la peau d'un fringant avocat aux traits on ne peut plus aquilins, à la carrière quelque peu balbutiante, qui va se voir soumettre une succession d'affaires de plus en plus ardues. Sous couvert de défendre son client, l'activité de notre héros va rapidement prendre la forme d'une enquête policière, le joueur étant invité à se rendre en différents lieux collecter le maximum d'indices en examinant les scènes de crimes ou interrogeant les protagonistes et témoins potentiels.

L’enjeu de ces séquences s'articule essentiellement autour du temps restant avant la tenue du procès. Chaque visite consomme toujours une journée (même si nous trouvons une porte close qui ne nous apporte aucun indice) et le temps imparti est le plus souvent insuffisant pour se rendre à tous les endroits disponibles. Il va ainsi falloir se montrer optimal dans ses choix. Malheureusement le jeu ne livre souvent pas suffisamment d'indices pour prévoir les lieux à privilégier et on sera tenté après quelques déconvenues de recharger sa partie. Un peu dommage d'autant que ce problème se double d'un vrai souci d'ergonomie : il n'y a aucun indicateur qui permet de savoir le nombre de jours restant ! Il s'agit donc de bien relever initialement le jour prévu de l'audience pour pouvoir s'y référer au fur et à mesure que le calendrier défile.

Les interrogatoires sont un plaisir à lire, les dialogues étant émaillés de nombreuses notes d'humour et les personnages souvent gentiment barrés. Pour autant, le challenge se révèle très limité du fait qu'Aviary Attorney s'avère, à quelques exceptions près, linéaire et sans réels choix à opérer si ce n'est l'ordre dans lequel on posera nos questions. Quant à l'inspection des scènes de crime, il s'agit assurément de la partie la moins intéressante du jeu, puisqu'il s'agit de chercher les zones cliquables sur un écran fixe jusqu'à épuisement de tous les points d'intérêt. Elles rythment toutefois logiquement le déroulement des enquêtes et participent à l'immersion.

Au fur et à mesure de nos pérégrinations, nous collectons un nombre plus ou moins important d'indices soit sous forme d'objets, soit sous forme de fiches de personnages qui pourront à terme servir lors du procès qui clos chaque acte. Ce procès justement, est une partie cruciale du jeu.

Cour de justice

Dans un premier temps, l'avocat général énonce les faits et ses conclusions menant à incriminer notre client. A partir de là, un résumé du réquisitoire s'affiche à l'écran. Chaque piste ouvre un dialogue à choix multiple, au cours duquel il pourra arriver qu'on nous demande de désigner une personne ou une preuve matérielle parmi celles amassées durant l'enquête. Et ainsi de suite, ponctué par les interventions du juge et les exclamations du jury parfois convaincu, parfois consterné quand on émet des suppositions franchement farfelues.

On regrettera la façon trop directive avec laquelle on est amené à utiliser les preuves à notre disposition : le tableau des objets ou celui des personnages s'affichent de façon forcée à certains moment de la discussion, avec le plus souvent l'élément à sélectionner évoqué de façon évidente dans la phrase précédente.

Il aurait été bien plus intéressant de permettre au joueur d'ouvrir à sa guise les différents tableaux au gré des échanges, le laissant estimer lui-même à quel moment du débat placer les éléments matériels en sa possession. Pour autant, si l'on peut donc regretter, d'un coté le manque d'initiative laissé au joueur et d'un autre coté le caractère trop aléatoire de la gestion du temps imparti à l'enquête, le fait est que jouer avec les mécaniques proposées reste très agréable et que l'on se prend très vite au jeu.

Par ailleurs, que l'on puisse perdre un procès par une préparation insuffisante ou un argumentaire mal mené permet de nous garder stimulé en permanence (en dépit les marges de manœuvres réduites) ce qui est indéniablement un bon point.

Une Histoire de France qui a du chien

Et ce qui qui va par dessus tout stimuler l'intérêt du joueur, c'est évidemment les intrigues qui nous sont contées. Et "intrigue" n'est pas un vain mot tant l'on se trouve plongé au cœur d'une période trouble de l'Histoire de France où enfle le grondement sourd des conjurés et des révolutionnaires. Et si nos premières affaires concerneront de triviaux intérêts pécuniaires et familiaux, on sera vite rattrapé par des enjeux politiques et autres sociétés secrètes, avec des affaires qui deviendront étroitement intriquées.

L'écriture est inégale et si nous avons le droit à pas mal de tirades amusantes, avec des jeux de mots bienvenus et l'incursion cocasse d’expressions françaises au sein du texte en anglais (un anglais soit dit en passant très facile d'accès), les rapports entre les personnages sont souvent simplistes et chaque histoire construite sans grande finesse.

En revanche, le tout est relevé de péripéties qui brisent très régulièrement la routine au point que la première affaire, qui fait office de tutoriel, est la seule à réellement respecter le schéma type qu'elle présente. Notre héros se verra pris à parti sur son histoire personnelle ou devra jouer de rivalités tantôt avec un juge, tantôt avec l'avocat général, densifiant ainsi les enjeux dramatiques.

Le jeu ménage aussi des ruptures de rythme et de ton, et on a ainsi droit à un long moment d'accalmie avant d'être pris dans une tourmente soudaine au dénouement vraiment mémorable. Et l'acte final, s'il n'est pas aussi épique que celui qui le précède, clos l'histoire de façon réjouissante par un malin clin d’œil à l'Histoire. On notera enfin qu'une des affaires mènera à plusieurs variantes du dernier acte, de quoi rajouter aux plus curieux près de 2 heures de durée de vie aux 5 nécessaires pour boucler le jeu d'un seul tenant.

bon
ATTACHANT

Notre avis :

Si les affaires ne sont pas finement construites, les personnages souvent simplistes, les initiatives du joueur limitées et pas toujours bien maitrisées, Aviary Attorney brille par ses choix artistiques, son univers attachants, son caractère jovial et malicieux, et ses péripéties rocambolesques qui maintiennent l'intérêt en permanence. Un jeu hautement recommandable donc, pour qui n'est pas à la recherche d'un gameplay pointu ou d'intrigues dignes d'Agatha Christie.
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2 commentaires

Comments

 Knils
Knils 29 septembre 2016 à 22h01

Merci pour la contribution et pour le test de ce jeu particulier.

 b2zoMTB
b2zoMTB 28 septembre 2016 à 16h21

Pas en français malheureusement donc je passe mon chemin. Dommage, ce jeu m'intrigue et je trouve la DA superbe.